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interview

Rezdechaussée

 

« La question du seuil est cruciale, il y a une hésitation du corps du visiteur sur le seuil, comme un vascillement. Il faut l’inviter à rentrer. Animer un lieu demande de l’énergie. C’est physique et concret. »

 

Nous sommes allés à la rencontre de Christine Peyrissac qui prend soin chaque jour de Rezdechaussée, un « lieu d’intention artistique » situé au pied de l’Eglise Saint Louis des Chartrons, rue Notre-Dame à Bordeaux. L’occasion d’en savoir un peu plus sur l’artiste Thomas Déjeammes qui présente ici des fragments photographiques d’une fiction bordelaise accompagnés d’installations sonores. Franchir le seuil de cette galerie, c’est aussi la chance de faire l’acquisition de petits triptyques photographiques à 120 euros ou de grands formats carrés à 680 euros.

 

 

Comment as-tu abordé la thématique du « paysage » pour cette exposition? 

 

 

La proposition de Thomas Déjeammes est une exploration visuelle et sonore de la ville de Bordeaux. Elle se déploie dans le lieu de façon très rythmique, plonge le visiteur dans un univers sensoriel où se mêlent images visuelles et mentales, enregistrements sonores de lectures performées de l’artiste et de sons prélevés dans le lieu. La question du paysage est traitée de façon très sensible, onirique et immersive, intuitive et polyphonique. Une lecture performée de Thomas Déjeammes aura lieu le samedi 30 septembre à 18h à Rezdechaussée, pour nous rappeler que l’énergie du corps de l’artiste est au cœur de l’œuvre.

 

 

Peux-tu nous parler de ton appréhension de l’espace dans ce lieu ?

 

 

La question de l’espace est très présente à Rezdechaussée. Ce lieu a une esthétique particulière. Il est  très connecté à la rue grâce à sa grande vitrine de bois sédimenté qui agit comme une « fenêtre ouverte » sur un espace fictionnel, qui joue de sa relation entre exterieur et intérieur. Un véritable appel pour le public. Dans le lieu, j’ai souhaité garder les traces du passé (vieilles pierres et bois brut des portes) mêlés à des éléments d’architecture plus contemporains comme le néon dessiné par Olivier Giboulot, l’espace profite d’une lumière zénitale très particulière, comme poudrée.

Le lieu est plutôt calme, mais son silence est perturbé par les petits bruits parasites de la rue… Au delà de cette dimension esthétique, Rezdechaussée est aussi un espace de rencontre et d’échange où les questions de l’accessibilité et de l’accueil sont très présentes.

 

 

Ta vitrine donne sur une rue très passante du quartier des Chartrons. Peux-tu nous parler des conséquences de cette spécificité? 

 

 

Ce lieu est très ouvert sur la rue grâce à sa vitrine un peu ambiguë ,sans enseigne. Le projet  «Pièce unique » permet à  un artiste de réaliser des expositions dans la vitrine pendant un mois. Les propositions sont éclectiques :  l’artiste Emmanuel Aragon l’a transformé en espace intime, lieu de murmures et de mémoires ; Julien Goret y a créé un rideau qui réagit aux mouvements des passants. Les danseurs Melissa Blancet et Jean Magnard en ont fait un espace scénique qui accueille les temps de répétition du danseur. L’artiste française Julie Chovin qui vit à Berlin a simulé une vitrine d’agence immobilière où elle présente des photographies d’habitat précaire d’Europe de l’Est, clin d’œil  à la spéculation immobilière qui secoue le quartier… Il y a d’autres lieux dans Bordeaux qui fonctionnent comme vitrine d’art dans l’espace public : Crystal Palace place du Parlement , la Tinbox, Metavilla cours de l’Argonne, La Vitrine des Essais  rue Sainte Catherine… Les Galeries Lafayette aussi transforment régulièrement leur vitrine en vitrine d’art accueillant des projets du FRAC ou du Musée des Arts Décoratifs et du Design de Bordeaux.

 

 

Ton approche est souvent très sensible. Comment fais-tu pour donner cette atmosphère à un tel lieu ? 

 

 

J’aime bien l’idée de mystère, d’étrangeté, de surprise aussi. Je suis sensible aux univers poétiques et sensoriels, aux œuvres qui ont une charge émotive, qui nous parlent de fragilité de la vie, de monde en mutation, qui jouent avec la narration et attisent notre imagination. Je suis très intriguée par les mélanges de registre d’images et de temporalités.

 

 

Que penses-tu de la configuration des lieux d’art contemporain à Bordeaux ? 

 

 

Les lieux sont différents et complémentaires, ce qui donne une vision assez large de la création. Ils ont tous une identité, une sensibilité avec à leur tête des gens vraiment engagés. Animer un lieu d’art aujourd’hui en province, notamment avec des moyens privés et en toute liberté sans se préoccuper des logiques de marché, c’est véritablement faire acte de résistance ! Nos engagements sont politiques.

 

 

Et toi personnellement, comment est-ce que tu te situes ? 

 

 

Un peu à la marge. Rezdechaussée est une histoire très personnelle, comme de nombreux projets liés à l’art d’ailleurs. Il vit au rythme de mes envies. C’est un lieu qui s’est construit par son occupation et les échanges avec les artistes. J’ai souhaité expérimenter une nouvelle façon d’habiter (Rezdechaussée est ma maison), ouverte aux artistes, collaborative et expérimentale et qui intègre la présence physique de l’artiste quand c’est possible. Je souhaite rester très libre dans mes choix tout en étant connectée au réseau d’art contemporain bordelais et en laissant la porte ouverte aux propositions venant de l’extérieur. Ce lieu est autofinancé, il reçoit très ponctuellement des aides publiques comme le Fonds d’aide à la création de la Ville de Bordeaux qui permet de soutenir des projets. Je regrette qu’il n’y ait pas plus d’économie privée dans notre ville. Le public a intégré le principe de « gratuité » de nos lieux, il n’a pas toujours conscience que derrière nos lieux il a des gens qui travaillent et que tout cela a un coût. C’est dommage, car nos espaces finissent par être asphyxiés et s’éteignent. Mais au fond, ne sont-ils pas des utopies ?…

 

 

Peux-tu justement nous parler des traces de passages dans ce lieu ? 

 

 

Beaucoup de choses se sont passées à Rezdechaussée en 4 ans, plus de 70 artistes accueillis, de la transdisciplinarité… Le site de Rezdechaussée (rezdechaussee.org) restitue la genèse du projet et l’ensemble des propositions, toutes très sensibles. Elles ont toutes à mes yeux de l’importance.

 

 

Selon toi, comment rendre accessible un tel lieu ? 

 

 

Durant l’exposition, l’idée de la « porte ouverte » est très importante, c’est pour cette raison que je ferme le lieu l’hiver.  Il faut donner au public l’envie de fréquenter nos lieux de façon décomplexée. L’art  contemporain souffre d’une image distante, le public se dit « ce n’est pas pour moi, je ne vais pas comprendre… ». Je leur dit : « détendez vous et sentez, simplement ». Je n’utilise pas personnellement le terme « art contemporain », trop clivant. J’ai défini Rezdechaussée comme un lieu « d’intention artistique », je trouve cette notion ouverte et stimulante. Le  « Rezdechaussée », c’est aussi cette idée d’une entrée facile et d’un plain-pied sur rue.  La question du seuil est cruciale, il y a une hésitation du corps du visiteur sur le seuil, comme un vascillement. Il faut les inviter à rentrer. Animer un lieu demande de l’énergie. C’est physique et concret.

 

 

Pour finir, rapidement, s’il fallait retenir un point positif du WAC, quel serait-il ? 

 

 

Ce qu’il faut retenir de cet événement, c’est probablement d’avoir réussi à réunir autant  de participants aux réalités très différentes dans une dynamique commune. Tout le monde s’est rencontré et a construit ensemble le projet dans le dialogue. Une première en fait à Bordeaux !

 

Propos recueillis par Maylis Doucet.

 

→ Retrouvez la programmation de Rezdechausée pendant le WAC ici
→ l’événement sur www.rezdechausee.org

 

 

Thomas Dejeammes, 2017
©Bénédicte Salzes