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interview

 

« Finalement, l’idée de ce travail, c’est de traduire des impressions sensibles qui proviennent des expériences technologiques que nous connaissons tous. Qui n’est jamais entré dans un état vaporeux en regarder le soleil à travers la fenêtre du TGV.  « 

 

Depuis longtemps, Marion Cabane, responsable de l’Espace 29, voulait exposer le duo d’artistes HP Process qui travaille sur le paysage numérique. La thématique de la saison « Paysage » tombe donc à pic ! Nous en avons profité pour discuter avec les deux artistes en question, Hortense Gauthier et Philippe Boisnard dans un entretien croisé. L’occasion d’en savoir plus sur ce qu’il se passera durant le Week-end de l’Art Contemporain au rez-de-chaussée de l’Espace 29, à quelques pas de la Place Gambetta à Bordeaux.

 

 

Comment se passe l’installation d’une telle oeuvre numérique ?  

 

 

Hortense : C’est un projet que que nous avons déjà présenté à la Rochelle il y a 3 ans. Ici, la mise en espace est repensé pour le lieu et c’est intéressant de changer la manière de présenter le dispositif. Lorsqu’on l’a présenté au Carré Amelot, elle était divisée sur deux étages avec une installation numérique prenant la forme d’un mapping vidéo sur 22 écrans, des voiles suspendus en l’air et une galerie photo. Mais ce travail a aussi été montré pour Supervues, un hôtel à Vaison-la-Romaine où chaque artiste avait une chambre ouverte au public. A l’Espace 29, nous avons testé une nouvelle manière d’accrocher. C’est un peu comme un puzzle avec des images fixes et animées qui peuvent se déployer dans l’espace selon des géographies variables.

 

Philippe : Toute installation est une création. En fait translation, comme de nombreuses oeuvres numérique ne peut être pensées qu’in-situ, notamment parce que c’est un dispositif qui allie vidéo générative et des photographies, voire du texte sous forme de sticker. C’est le lieu et nos possibilités à chaque fois singulières qui posent le dispositif. Là, à l’espace 29, il était impossible de montrer Translation comme au Carré Amelot à La Rochelle, où nous l’avions montré selon un cercle de 22 voiles de tulles. Au vue de la longueur, nous avons préféré créer trois zones de projections en mapping; précédées par un accrochage des photographies. De l’image immobile à l’image animée. De l’instant capté au flux. De la saisie au lâcher prise.

 

 

Comment choisissez-vous les images que vous utilisez ?

 

 

H : Ce sont des vidéos filmées lors de tous nos déplacements en avion, en train, en voiture depuis des années; souvent avec pour seul outil notre téléphone portable… Leur accumulation finit par créer un travelling infini, qui nous plonge dans une immersion sensible. Il y a aussi bien des paysages de Tokyo que le Sud-Ouest ou encore Paris, Toulouse ou New-York. Ces images subissent des mutations numériques, détériorations ou intensification, à travers des algorithmes crées par Philippe Boisnard. Les plans sont diffractés et donnent à voir des intensités lumineuses, des vibrations de couleurs.

 

P : Il y a un processus volontaire, et un processus laisser à l’aléatoire de la programmation. Ce que nous voulons observer c’est une sorte de composition non volontaire dans nos matières. La mémoire de la machine redéfinit nos trajets, les étapes, les écarts. Nous lui donnons la matière et il y a une composition de nouvelles liaisons. Il y a là dans cette opération déléguée, un geste qui est très proche de l’intuition poétique d’un Jacques Donguy avec son projet Tag surfusion. Mais cela s’effectue au niveau de l’image et non plus du texte.

 

 

L’enchainement des images brouillent les pistes. Où est-ce que vous voulez nous emmener ? 

 

 

H : C’est vrai que l’on passe de paysages reconnaissables à des images abstraites. L’idée est de traduire le mouvement de déplacement, les effets de la vitesse qui traversent l’oeil humain. On peut rester deux heures sans voir une une fois la même chose car c’est un travail génératif, dans lequel les images sont traversés de fragments de textes et de compositions sonores aléatoires. Il y a quelque chose de l’ordre de l’expérience à la fois optique et poétique, comme si l’on se plongeait dans la mémoire de nos voyages.

 

P : Hortense ici s’en tient à la question de la perception. Pour ma part, ce qui est visé dans ce travail repose sur la remise en cause du postulat de la reproduction de la réalité au niveau de la mémoire numérique. Lorsque tu dis qu’il y a brouillage, c’est que nous changeons le point de vue. Habituellement, les gens prennent des photos pour conserver à l’identique (à savoir selon la perception visuelle) ce qui a eu lieu. Le marché des appareils photos ou bien des objectifs sur les smartphones reposent sur ce trait : la volonté de la plus grande fidélité.

Or, qu’est-ce que la mémoire humaine conserve ? Des intensités, des affects, des désirs, des flashs, des couleurs … Ce que nous voulons faire ressentir est cette translation de la mémoire mimétique reposant sur le primat de la vue, par une forme de contamination par des intensités. Le travail de programmation graphique que j’ai effectué interroge en ce sens : le tissu de la réalité représentée et mémorisée. C’est pour cela que les trois différents modules ont en quelque sorte des propriétés de matériaux malléables, mobiles : le tissu par le fil, le liquide par la coulée, le magma par les déformations.

Nous voulons amener à un autre degré de conscience. C’est une sorte d’opération alchimique.

 

 

Comment t’es venu ce projet ?

 

 

H : Avec Philippe, nous avons passé beaucoup de temps dans les transports, lors de nos voyages. Des phénomènes de juxtaposition, de superpositions spatiales et temporelles, de télescopages et de correspondances se produisent quand on bouge beaucoup, des pertes de repères même. Il y a aussi eu une prise de conscience des dimensions variables de la temporalité. Par exemple, mon voyage à Tokyo m’a paru très court alors qu’un voyage en train peut sembler très long. Cette sensation est aussi due à notre mode de vie connecté. On peut à la fois être dans un lieu et dans un autre. On navigue, avec les technologies, dans des espèces d’hétérotopies. Finalement, l’idée de ce travail, c’est de traduire des impressions sensibles qui proviennent des expériences technologiques que nous connaissons tous. Qui n’est jamais entré dans un état vaporeux en regarder le soleil à travers la fenêtre du TGV.

 

P : À partir de nos voyages. Car nous avons voyagé l’un et l’autre ensembles de nombreuses fois, mais aussi séparés. Comme je l’énonçais précédemment ce n’est pas tant les voyages et les déplacements qui m’ont marqué, ce qui est davantage l’objet d’Hortense qui est géographe, mais la question de la mémoire, de la constitution de la représentation par la conscience du trajet. Cela vient de ma formation en philosophie et plus précisément en phénoménologie.

 

Ce qui m’a toujours interpelé, c’est de savoir comment un vécu, pouvait être conservé. Quels sont les effets des technologies sur les modalités affectives de ce qui est conservé ?

 

Je crois que cette question est très importante : car nous sommes malades de la volonté de duplication. De reproduction. Le travail d’hp process depuis les premières performances (Bod code project, Kleine Maschine, Contact) a toujours questionné la possibilité d’un excès de vie à travers le numérique. Ce qui nous intéresse c’est donc la mémoire intensive dans la matière numérique. Nous ne brouillons pas : nous reposons dans un autre repère nos captures numériques des trajets. Nous ne travaillons pas le glitch, mais nous intensifions la matière video en questionnant sa constitution (ce ne sont aucunement des effets, mais des opérations en live faite sur la constitution des données de l’image).

 

 

Finalement, c’est comme si nous rentions dans une nouvelle approche de la réalité?

 

 

Je suis contre dire que nous ne percevons plus la réalité, que tout va trop vite … Au contraire, on perçoit une réalité d’une autre nature. Aussi, j’ai conscience qu’ici, c’est un travail très esthétique, qui est limite éblouissant. On a souvent travailler sur des propositions plus froides mais là, nous sommes dans la vibration de la couleur qui se rapproche de a peinture. Ce travail d’images et de vidéos est devenu un travail de peinture hyper sensible. Finalement, le numérique a acquis une matérialité assez forte. De plus, il y a quelque chose de très concret avec les traces de nos déplacements. Ce n’est pas vraiment de l’art conceptuel car il a une matérialité très spécifique.

 

 

Pourriez-vous présenter ce travail ailleurs ?  

 

 

H : Nous étions très contents que l’exposition ait lieu dans le cadre de l’arrivée de la LGV parce que ce projet existe grâces à ces connexions de grandes vitesses … Nous aimerions beaucoup que ce genre d’installation puisse être présentée dans des espaces de circulation comme une gare ou un aéroport.

 

→ Retrouvez la programmation de l’Espace 29 pendant le WAC ici
→ l’événement sur http://www.espace29.com

 

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