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interview

 

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Je compte en catalan, je rêve en catalan mais je réfléchis maintenant en français. Je pense qu’il est essentiel de respecter le choix de chacun et donc le droit d’expression. Et c’est précisément ce qui est mis en péril.

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Nous avons rencontré Anna Natsuki Ventura qui propose une performance ce 29 septembre 2017 dans le cadre du WAC. A cette occasion, elle fera corps avec l’arbre sculpté par Jean-François Buisson, figure emblématique des Vivres de l’art. Ensemble, nous en avons profité pour évoquer son implication pour conserver la mémoire de la danseuse Carlotta Ikeda.

 

 

Peux-tu nous parler de ton parcours rapidement ?

 

 

Je viens de Barcelone et je suis arrivée en France il y a une trentaine d’année. Actuellement je suis installée en Normandie depuis 1991. J’ai une formation de danseuse, scénographe et chorégraphe. La performance est donc très naturel, le travail qui consiste à façonner les corps et les espaces. Les arts plastiques prennent tout leur sens dans notre pratique car nous sommes très malléables, très poreux en tant que danseurs. Ma production va de l’opéra au ballet classique jusqu’à la performance comme j’ai fait hier soir à l’Iboat qui fait le lien entre la musique punk. C’est un travail qui est dédié au corps, à la transformation de la matière corps.

 

 


Comment as-tu rencontré Jean-François Buisson des Vivres de l’art?

 

 

J’ai fait connaissance avec Jean François Buisson il y a longtemps à travers les spectacles de la compagnie de Carlota Ikeda à laquelle j’ai participé. A cette occasion, il a fait des costumes en métal pour moi. Un travail autour de l’idée de l’existence éphémère, de nature et de matériaux. Cette idée rejoint son idée très baroque du recyclage et la mienne selon laquelle on peut faire corps avec les matériaux. Je souhaite faire corps avec les matériaux qui sont très loin de la nature puis je le laisse porter par ce lieu fantastique que sont les Vivres de l’art.

 

 

 

Que vas-tu proposer exactement ce soir ?

 

Je vais danser avec une sculpture en métal. Je vais danser un paysage apocalyptique sur cette musique d’un compositeur italien Josua Grassia. C’est de la « musique acousmatique » qui est de la musique électronique : « Ici, git celui dont le nom a été écrit avec de l’eau ». C’est une citation anglaise ancienne d’un texte du 16ème siècle. Ce soir, c’est une avant-première de ce qui va se passer au CUBE à Issy-les-Moulinaux. La prochaine fois, elle prendra une dimension scénique dans une salle avec une reconfiguration frontale avec un travail sur les lumières.

 

 

Ta pratique s’inscrit dans une dimension plus large. Quels sont les autres domaines dans lesquels tu t’inscris ?
 

 

Je travaille avec le son, les machines et l’image, ce que l’on appelle le « mapping » qui se passe généralement à l’extérieur mais on le présente à l’intérieur. Je travaille avec toute sorte de matériaux qui peut changer le comportement et les état du corps, de manière à ce que la danse ne soit pas formelle mais qu’elle résulte d’un trouble, d’une rencontre ou d’un accident. A ce titre, je travaille avec des compositeurs de musique électronique sur de la macro-projection pour créer de nouveaux espaces. On travaille depuis 30 ans sur des grands plateaux avec de la mise en abîme des espaces, des perspectives. Ce qui nous caractérise le plus, c’est que l’on a adopté les projections vidéos au lieu d’utiliser la lumière traditionnelle. Nous avons évolué avec les évolutions technologiques.

 

 

Peux-tu nous parler de tes collaborations passées ?
 

 

Je viens de faire l’ouverture des jeux équestres internationaux en Normandie avec Mario Morachi, j’ai collaboré avec l’Opéra de Normandie, j’ai collaboré avec Caladora Ikeda, j’ai développe mon travail entre la France, l’Italie, j’étais résidente dans une fondation pour les artistes contemporains au Maye au USA. Je suis donc un artiste itinérant.

 

 

Tu as l’air très impliqué sur l’identité catalane. Peux-tu nous en parler ?

 

 

Je compte en catalan, je rêve en catalan mais je réfléchis maintenant en français. Je pense qu’il est essentiel de respecter le choix de chacun et donc le droit d’expression. Et c’est précisément ce qui est mis en péril. C’est pourquoi je vais faire le déplacement en Catalogne le 1er octobre pour aller voter. Il faut savoir que l’état a sorti la milice, que des tanks sont dans les rues et on a interdit le vote par courrier. Il n’a fait qu’encenser le sentiment de répression des catalans. On sera donc plus présent que jamais pour défendre ce droit d’expression.

 

 

As-tu d’autres revendication ?

 

 

En tant qu’artiste, je défends très fort la question féminine et cette idée de liberté d’expression et de genre. Cette revendication est encore nécessaire. J’aime dire qu’il y a une production artistique féminine et j’en fais parti. Je le porte au titre de ma création. Par exemple, je m’occupe de la préservation du fond de Carlotta Ikeda.

 

 

Justement, peux-tu nous parler de Carlotta Ikeda en quelques mots ?

 

 

Carlotta Ikeda était un personnage très important à Bordeaux dans le monde de la danse. C’est important d’emmener son fond au niveau national. Il faut savoir qu’elle a laissé beaucoup d’archives. Elle a voyagé et a quitté sa nationalité. C’est aussi une artiste voyageuse.

 

 

Comment as-tu rencontré Carlotta Ikeda ?

 

 

Je l’ai rencontré en 1987 lorsqu’elle est venue danser à Barcelone puis je l’ai retrouvée 20 ans plus tard en France au grès d’un festival où elle m’a invitée à travailler avec elle à Bordeaux; chose que j’ai fait pendant une quinzaine d’années sur des projets ponctuels. Puis, j’ai eu la chance de produire ses pièces en Normandie.

 

 

Qu’as-tu besoin pour conserver sa mémoire ?

 

 

Je cherche des mécènes et des institutions. Ce fond rassemble toutes les informations concernant les artistes ayant travailler avec elle. Je suis dépositaire de ce fond. Par exemple, j’ai fait don de 200 costumes au Musée national de Moulins qui va être chargée de sa préservation et va créer une expositions internationale pour présenter son travail. Mais, il y a aussi des archives audiovisuelles avec un partenariat du Centre National de la danse qui possède affiches, films et ouvrages. A l’échelle du territoire, les Vivres de l’art sera le porteur du projet en Aquitaine. Ils se positionnent comme relais. Ailleurs, se sont les 3500 entrées d’archives qui seront numérisées puis conservées. Actuellement, une partie de la scénographie est conservée aux Vivres de l’art. Et je souhaiterais que la ville de Bordeaux prenne en charge les archives administratives qui représente tout le trajet de la compagnie.

 

 

Ton travail performatif prend des allures excessives parfois. Pourquoi ?

 

 

Je travaille la danse comme un plasticien travaille la terre. Par exemple, Carlotta Ikeda aussi traitait la question féminine avec érotisme et burlesque. J’ai travaillé avec des auteurs comme Pascale Henri qui est militante. Je suis du côté de ceux qui font de l’excès. C’est pourquoi mes partenaires ne sont pas forcement des danseurs. Par exemple, j’ai dansé sur de la glace, sur des chevaux, des voitures. C’est sur ces territoires impraticables que le corps se révèle.

 

 

Si tu devrais définir les Vivres de l’art rapidement ?

 

 

Je trouve que les Vivres de l’art portent bien son nom. Il faut donner à manger de belles choses pour la tête. Les vivres de l’art est une bonne cantine pour la santé mental et Jeff est un bon gastronome.

 

 

Propos recueillis par Maylis Doucet.