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interview

 

 » Je pense que le rôle du commissaire est aussi de provoquer des rencontres, des situations qui font avancer le travail et la recherche. C’est ainsi que j’envisage mon métier. « 

 

Elise Girardot a été invitée pendant le Week-end de l’Art Contemporain à créer un parcours itinérant dans la ville de Bordeaux. En partant de la dérive situationniste de Guy Debord, elle propose une découverte du territoire et ses lieux où l’expérience est au centre de la visite.

 

 

Qui es-tu Elise ?  

 

 

J’ai étudié les lettres modernes et l’histoire de l’art à l’Université pour intégrer ensuite un Master curatorial à la HEAD de Genève. Pendant ces années, j’ai côtoyé des étudiants en art. Ce dialogue a alors engendré des projets d’exposition, des textes ou d’autres collaborations. En 2015, j’ai été commissaire d’une exposition à la Galerie Rezdechaussée. A cette occasion, j’ai travaillé avec les chorégraphes de La Tierce, avec qui j’échange toujours beaucoup autour de la performance et des questions d’engagement dans l’art. Puis, pour le Frac Aquitaine, j’ai pensé l’exposition Mirages. Disposées dans des endroits inhabituels, les oeuvres de la collection deviennent des caméléons. Mon idée était de mettre en action le corps du visiteur de manière inhabituelle et d’interroger le rapport spatial très codifié que le spectateur entretient avec l’oeuvre. Pour le WAC, je prolonge donc la réflexion autour du visiteur nomade et arpenteur.

 

 


Concrètement, comment as-tu mis en place cet esprit dans ton parcours itinérant dans Bordeaux ?

 

 

Tout d’abord, je voulais sortir de l’espace clos d’exposition en incitant les gens à se laisser porter par la ville, ses passants, ses odeurs, ses multiples détails. C’est en prenant le temps de laisser notre esprit vagabonder que les idées, sensations, images surgissent à notre esprit. L’art nous montre combien nous sommes faits de subjectivités multiples et infinies. Dans ce parcours à pied, l’expérience de la déambulation est tout aussi importante que les expositions traversées. Comment l’oeuvre d’art va t-elle être perçue par le prisme de la rue ? Vice versa, comment observe t-on la ville après avoir vu une exposition d’art contemporain ? La deuxième étape du parcours, la performance La promenade du tableau, du Collectif 0.100 (Sophie Mouron, Mirsad Jazic, Emmanuel Ballangé) a été un élément déterminant dans l’écriture du parcours. Le fait de suivre un tableau dans l’espace public et d’observer tous les micro-évènements prenant place autour de cette action provoque notre immersion directe dans l’histoire de cette performance. Présenter une reproduction du Déjeuner sur l’herbe de Manet en pleine rue, c’est une forme d’engagement avec les autres et avec la Cité. Rappelons que Manet était une sorte de punk avant l’heure, alors qu’aujourd’hui, cette image est devenue presque banale. La performance interroge aussi le statut des collections. Comment rendre les collections publiques visibles par les habitants de la ville ? Faut-il reproduire les oeuvres ? Les publier ? Les performer ?

 

 

Comment s’est opéré le choix des lieux ?

 

 

 

D’abord, j’ai dû calculer les temps de marche et proposer un itinéraire réaliste, sans dépasser un quart d’heure de marche d’un lieu à l’autre. Comme la commande était de valoriser un certain nombre de lieux, j’ai voulu mettre avant la diversité des structures : espaces auto-gérés, institutions, galeries… La difficulté étant de rester fidèle aux propos des artistes, malgré la quantité de lieux traversés, j’ai donc choisi de concevoir une expérience sensible, en partant du texte de Guy Debord sur la dérive (http://www.larevuedesressources.org/theorie-de-la-derive,038.html). Puis, une multitude de « rebonds » opèrent d’une exposition à l’autre, comme des correspondances poétiques qui peuvent être des références au paysage, à l’Histoire de l’art, à l’Histoire, à des détails dans la rue, des symboles, des odeurs…

 

 

Comment se déroule la visite de ton parcours ?

 

 

J’ai proposé un protocole aux médiateurs. C’est un passage hâtif, on se concentre sur une à deux oeuvres, 5 à 10 minutes puis on invite les visiteurs à revenir dans l’exposition à posteriori pour la découvrir dans son ensemble. Au début du parcours, on prévient les participants que les temps de déambulation sont des moments d’introspection. C’est un parcours sensible, une expérience à la fois individuelle et collective.

 

 


Comment les responsables des lieux ont réceptionné ce protocole ?

 

 

J’ai prévenu les lieux que les groupes passeraient rapidement, selon le concept de la dérive situationniste. Ça a été très bien accueilli par les artistes comme par les responsables de structures.

 

 

Peux-tu nous parler du déroulement de cette visite en partant depuis le début ?

 

 

L’histoire commence avec l’exposition de Pierre Malphettes à la Galerie des Etables (Point de Fuite). On y découvre des photographies de vaches et des mantes-à-boeuf reprenant un motif en noir et blanc, abstrait et géométrique. Les visiteurs découvrent ensuite, à Ste Croix et jusqu’à St Michel, le tableau du Déjeuner sur l’herbe. Un lien se créé, à travers le prisme de l’histoire de la peinture. Puis, on quitte le figuratif pour découvrir les paysages abstraits d’Elissa Marchal qui présente des lignes d’horizon avec la Galerie Anne-Laure Jalouneix. Ce travail minimaliste me fait penser aux lignes que les danseurs tracent lorsqu’ils écrivent des partitions. Les oeuvres sont accrochées dans la cage d’escalier et dans un le patio, ce qui m’a rappelé mon propos développé dans l’exposition Mirages pour le Frac. Ensuite, les visiteurs arrivent au Musée des Arts Décoratif et du Design avec l’exposition Oh couleur !, dans l’ancienne prison. Cette traversée dans le temps, au milieu des faïenceries, est intégrée au propos général du parcours. On arrive alors devant une croix de pharmacie, clin d’oeil à l’espace public et aux signes dans la ville. Le groupe se dirige ensuite au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux où il est immergé dans l’installation de Franck Tallon. L’idée est de faire sortir les peintures de la collection du Musée à l’extérieur, puis de les traverser, en entrant à l’intérieur de l’installation : une action chargée de significations. Rue Fernand Marin, l’intrigue bascule dans la vitesse. On se dirige vers l’Espace 29 avec le collectif Hp Process qui aborde la notion de voyage en train, en avion, en voiture… Place des Quinconces, on découvre à la Galerie DX les photographies de Thomas Jorion qui nous ramènent à l’architecture. De nouveaux éléments apparaissent : l’Histoire, la mémoire de la colonisation. Enfin, on termine le parcours par Rezdechaussée avec le travail de Thomas Déjeammes, artiste bordelais poète et performer. Pour moi, son rapport à la ville est proche de la pensée situationniste mais aussi de celle de Roland Barthes avec son environnement sonore, ses fragments, ses impressions… C’est une recherche assez littéraire. Terminer le parcours avec cette exposition, c’est aussi se remémorer toutes les ambiances sonores et les quartiers traversés pendant 3h : du bouillonnement odorant de St-Michel, en passant par le calme de la rue du Cancéra, les grandes enseignes feutrées de la Place des Grands-Hommes…

 

 

Que penses-tu du monde de l’art bordelais actuellement ?

 

 

J’aime la diversité des lignes curatoriales, très complémentaires. Dans la même rue, on a deux galeries comme Rezdechaussée et Pierre Poumet. On retrouve cette diversité chez les artistes, qu’ils soient plasticiens ou chorégraphes, c’est ce qui me donne envie de rester à Bordeaux.

 

 

En dehors du situationnisme, quels ont été tes autres influences pour tracer cet itinéraire ?

 

 

Mon séjour à Münster au Skulptur Projekte, car il s’agit aussi d’une déambulation dans la ville, à la rencontre d’oeuvres d’art. J’ai aussi beaucoup pensé au parcours lorsque j’étais à la Documenta de Kassel. Dans ces grandes manifestations, nous nous transformons en véritables marathoniens du regard !

 

 

 

Est-ce qu’il y a des projets artistiques qui ont retenus ton attention dans ces événements ?

 

 

J’ai apprécié le travail des gens d’Uterpan à la Documenta, une vidéo de Susan Hiller (Lost and Found) ainsi que les dispositifs de Marie Cool et Fabio Balducci. Et aussi, la performance Social Dissonance qui nous plaçait, en tant que spectateurs, en position de soumission et d’obéissance, révélant par là le système dans lequel nous évoluons au quotidien.

 

 

 

Tu entretiens un dialogue étroit avec le monde de la danse et de la performance. Peux-tu nous en parler ?

 

 

Quelques questionnements qui m’animent en ce moment : comment permettre aux pratiques performatives d’intégrer le lieu figé de l’exposition ou de s’en affranchir, sans leur donner un rôle accessoire ou évènementiel ? En juillet, j’ai monté le projet VACANCE au Marché de Lerme, un format hybride, un laboratoire de recherche réunissant deux plasticiens, quatre danseurs chorégraphes, un musicien. Nous avons travaillé avec la compagnie La Tierce, Véronique Lamare, Alexandre Clanis et Théo Lasnier. L’idée était de croiser des pratiques chorégraphiques, plastiques et musicales, et de proposer un atelier ouvert, où chacun apporte son « matériel » et où des collaborations peuvent naître, ou pas. Le rendu ou la restitution n’étaient pas une condition, je voulais libérer les artistes de cette contrainte, à laquelle ils sont trop souvent confrontés. Ils ont travaillé sur le lieu, son architecture, son ancrage dans la ville. De même, au mois de mai dernier, dans le cadre des soirées Praxis de la Manufacture Atlantique j’ai conçu une performance avec l’artiste Cynthia Lefebvre. Je me suis alors éloignée d’une approche purement théorique pour vivre moi-même l’expérience directe de la performance, mais toujours depuis ma position de curatrice. L’un de mes constats est que la danse et l’art contemporain dialoguent malheureusement très peu. Les artistes et les publics ne se croisent qu’à peu d’occasions, même s’ils appartiennent parfois à la même famille de pensée. C’est pourquoi j’ai aimé travailler à deux reprises avec la Tierce et Veronique Lamare (à Rezdechaussée puis au Marché de Lerme). Je pense que le rôle du commissaire est aussi de provoquer des rencontres, des situations qui font avancer le travail et la recherche. C’est ainsi que j’envisage mon métier.

 

 

→ Retrouvez le parcours d’Elise Girardot ici

 

Propos recueillis par Maylis Doucet.