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interview

 

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Nous avons, il me semble, une démarche sociale et esthétique : montrer de l’art contemporain dans un lieu où il n’y en a pas, solliciter les passants de la rue Sainte Catherine qui ne sont pas forcément des personnes qui évoluent dans le milieu de l’art, attirer l’œil du spectateur dans un espace composé de multiples flamboyances bon marché. 
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Corinne Szabo est professeur d’histoire de l’art dans les classes préparatoires aux grandes écoles du Lycée Montaigne (khâghe et hypokhâgne) de Bordeaux. Depuis plus de 5 ans, elle a investi avec ses élèves deux grandes vitrines dans la partie basse de la rue Sainte Catherine en créant des collaborations avec différentes galeries et artistes bordelais. Nous revenons ensemble sur son parcours, son engagement et ses coups de coeur.

 

 

Quel est ton parcours avant d’être arrivée à Bordeaux ?

 

J’ai un parcours assez classique et linéaire. J’ai fait mes études à l’Université de Bordeaux III et après avoir obtenu l’agrégation d’arts plastiques en 1992, je suis devenue un jeune professeur d’arts muté en banlieue parisienne puis en banlieue orléanaise. Faire « mes gammes » dans des collèges et des lycées difficiles a été pour moi déterminant car il a été nécessaire d’intéresser de jeunes élèves de familles défavorisées à un domaine éloigné de leur conscience. Cette situation (assez difficile quand même !) s’apparente à une véritable gageure. J’ai obtenu par la suite un poste merveilleux dans un lycée à Tours qui proposait toutes les options artistiques (musique, danse, arts plastiques, théâtre, cinéma…), c’est là où j’ai découvert l’histoire de l’art et ma passion pour cette matière qui relie toutes les sciences humaines, c’est là aussi où j’ai pu croiser toutes les disciplines artistiques qui sont au cœur même du champ contemporain.

 

 

Comment es-tu arrivée dans la région ?

 

En 2010, l’Inspection Générale de l’Education Nationale m’a proposée un poste d’histoire de l’art dans les classes préparatoires aux grandes écoles du Lycée Montaigne (khâghe et hypokhâgne). J’ai bien-sûr accepté cette proposition privilège. Lorsque je suis arrivée au lycée, j’ai découvert ces grandes vitrines qui donnent sur le rue Sainte-Catherine et dans lesquelles étaient installées des copies de bas-reliefs antiques provenant du Musée d’Aquitaine. Après avoir consacré les deux premières années à préparer mes classes au concours de l’Ecole Normale Supérieure et de l’Ecole des Chartes, je me suis rendue compte que l’enseignement dispensé aux élèves restait purement théorique et que qu’il manquait de connexion avec la réalité. J’ai donc décidé de donner aux étudiants une expérience de terrain en leur offrant la possibilité d’investir ces vitrines et en jouant le rôle de commissaire d’exposition, de régisseur et de critique.

 

 

De quelles tâches sont responsables les étudiants ?

 

Leur tâche consiste à gérer l’exposition de A à Z ; en travaillant en étroite collaboration avec les artistes, en procédant au choix des pièces, en inventant la scénographie de l’espace et en gérant la communication.

 

 

Est-ce qu’à l’occasion de ce travail, certaines vocations sont nées ?

 

Oui, mais j’avais déjà crée des vocations en lycée. Certains de mes anciens élèves de lycée sont déjà devenus des artistes confirmés. En classes préparatoires, les étudiants inscrits dans cette discipline veulent en principe continuer dans cette voie, ils prolongent leurs études à l’Ecole du Louvre, dans les Masters de l’Université (Master régie des œuvres ou de médiation culturelle) ou dans ceux de l’ENS ou de l’EHEES. Un de mes anciens étudiants de khâgne vient de rentrer chez Sotheby’s en tant que rédacteur de catalogue, un autre fait son Master à l’EHESS en étant employé par la galerie Praz-Delavallade.

 

 

Avec quelles artistes ou structures travaillez-vous ?

 

Dans les premières années, nous avons exposé des pièces du FRAC Aquitaine puis de très beaux masques africains prêtés par le Musée d’Aquitaine, mais très rapidement nous avons compris qu’il nous manquait une identité. En 2012, j’ai appelé l’Agence Créative pour remédier à ce problème : le nom de la « Vitrine des Essais » est arrivé à ce moment-là, en hommage aux « Essais » de Montaigne et aux expériences que nous allions y faire. Le travail de montage et de communication s’est fait en collaboration avec l’artiste péruvienne des Vivres de l’art, Rustha Luna Pozzi-Escot. Depuis, nous cherchons des subventions auprès du Conseil Régional afin de pouvoir travailler avec toutes les structures de Bordeaux comme la maison d’édition N’a qu’un Œil ou l’Agence Créative qui sont depuis le début nos fidèles partenaires. En juin dernier, nous avons travaillé avec la galerie 5UN7 et exposé l’artiste Max Boufathal. Deux de mes étudiants, Lise Ripoche en Antoine Champenois, aujourd’hui partis dans les sphères esthétiques de la Sorbonne, ont absolument tout géré.

 

 

Qu’est-ce que vous proposez au WAC ?

 

Chaque année, nous essayons de travailler avec une structure nouvelle pour renouveler nos expériences et cette fois-ci j’ai contacté Pascal Daudon, un artiste généreux et habitué aux milieux scolaires, afin de réaliser un projet plastique en étroite collaboration avec mes étudiants. Basées sur des couches de papiers peints anciens, les pièces ont été réalisées par les élèves puis terminées à l’encre par l’artiste. Afin de nous inscrire dans la thématique du « Paysage » et dans la visibilité du WAC, nous nous sommes intéressés au jardin médiéval, l’Hortus Conclusus, ce petit jardin clos de style « mille fleurs » que l’on trouve dans les tapisseries médiévales et dans les Annonciations du XVe siècle. En référence au mythe de Dibutade (et en connexion avec les images originelles de la peinture), Pascal a reproduit la silhouette des pieds des étudiants dans chacune des pièces. Sa pratique artistique nous ont permis d’être au cœur même de l’œuvre.

 

 

Quels sont vos futurs projets ?

 

L’année prochaine, nous nous associerons avec la galerie Silicone et l’artiste Léa Le Bricomte dont le travail recycle les vestiges de la Seconde Guerre Mondiale et dont la démarche de détournement de la commémoration entre en résonnance avec le nouveau programme de khâgne « Art et Mémoire ».

 

 


Quel est l’objectif d’une telle vitrine ?

 

Nous avons, il me semble, une démarche sociale et esthétique : montrer de l’art contemporain dans un lieu où il n’y en a pas, solliciter les passants de la rue Sainte Catherine qui ne sont pas forcément des personnes qui évoluent dans le milieu de l’art, attirer l’œil du spectateur dans un espace composé de multiples flamboyances bon marché.

 

 


As-tu un exemple d’une autre vitrine à Bordeaux ?

 

La vitrine Crystal Palace de la place du Parlement Sainte Catherine gérée par Zébra 3 qui fonctionne admirablement bien et l’espace Metavilla cours de l’Argonne découvert pendant le WAC en allant voir la vidéo de l’artiste Nicole Tran Ba Vang : l’artiste propose un écran très lumineux dans lequel une nageuse sous l’eau évolue dans la continuité de la rue et sublime par contraste un environnement aux bâtiments non ravalés.

 

 


Quels sont les lieux d’art contemporains indispensables à tes yeux à Bordeaux ?

 

Je pourrais les classer en trois catégories qui ne sont pas en concurrence mais en complémentarité. Je reste très attachée au deux institutions bordelaises le CAPC et le Frac Aquitaine qui permettent de montrer aux étudiants des artistes « consacrés » comme Christian Boltanski, Annette Messager ou Robert Morris ou plus près de nous, Pierre Huyghe et Philippe Parreno. Ce sont des lieux institutionnels mais qui n’évitent pas de belles découvertes comme les photographies de LaToya Ruby Frazier au CAPC ou les petits carnets de Pauline Fondevila au Frac Aquitaine.

 

Pour la deuxième catégorie, j’apprécie beaucoup les propositions de 5UN7 qui présente l’exposition de l’artiste irlandais Jack Hickey et de Silicone qui expose Jérémy Gobé. Les deux galeristes sont dans « l’air du temps » : ils ont du flair et sont connectés au renouvellement des formes (les collectionneurs ont raison de graviter autour de ces espaces !). J’aime aussi les galeries des Chartrons : Pierre Poumet qui a exposé Simon Rayssac, RezDeChaussée qui expose Thomas Déjeammes et Eponyme avec l’exposition de Sylvain Le Corre et Nicolas Desverronnières. Elles proposent des visions singulières sur l’actualité artistique.

 

Enfin, les Tinbox itinérantes de l’Agence Créative parce que, comme la « Vitrine des Essais »; elles ont une démarche sociale : poser l’art et les artistes là où il n’y en a pas forcément.

 

 

Propos recueillis par Maylis Doucet.